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Page:Sully Prudhomme - Poésies 1866-1872, 1872.djvu/97

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Il s’accoude en arrière et par devant ramène
L’autre bras ; et telle est sa pose surhumaine
Qu’il montre en même temps son ventre aux plis profonds
Et son dos formidable où se croisent des monts ;
Et, sur son genou droit posant son talon gauche,
Il lève des yeux d’ombre où le réveil s’ébauche.

A côté, cette femme effrayante qui dort,
Et se dompte à l’oubli par un si grand effort
Qu’on s’étonne, en voyant sa torpeur, qu’elle puisse
De son coude obstiné rejoindre ainsi sa cuisse,
C’est la Nuit. Elle songe entre hier et demain,
Le visage dans l’ombre incliné sur la main,
Abritant un hibou sous sa jambe ployée
Et l’épaule au rocher près d’un masque appuyée.
Vainement à son frère elle tourne le dos,
Le souvenir du Jour obsède son repos.
— Ah ! maître, quand tu mis l’horreur dans cette pierre,
Tu savais que c’est peu de fermer la paupière,
Tu le savais : rêver, c’est encore souffrir,
Et nul ne dort si bien qu’il n’ait plus à mourir.


Florence, octobre 1866.