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Page:Sully Prudhomme - Poésies 1866-1872, 1872.djvu/87

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Il rêva de cette onde un gigantesque usage,
Et, mesurant des yeux la courbe de son lit,
Sa profondeur, sa pente et sa force, il lui dit :
« Tu m’es, fleuve propice, envoyé par mon père.
Ces étables m’ont fait reculer, mais j’espère
Avec tes flots les vaincre en te prêtant mon bras ;
Viens, je vais t’y conduire et tu les balaîras. »

Il n’emprunta d’outils qu’à la forêt prochaine :
Avec un pieu taillé dans le plus dur d’un chêne
Dont le tronc dégrossi lui servait de maillet,
Comme un grand ciseleur le héros travaillait.
Sous la braise du ciel et les pieds dans la terre,
Il travaillait sans plainte, ouvrier solitaire,
Jusqu’à l’heure où, trahi du jour, mais non lassé,
Il dormait sous la lune au revers du fossé.
Bientôt dans la profonde et large déchirure
L’onde précipitée accourt, bondit, murmure,
Sur l’étable se rue et, grossissant toujours,
En fait sonner les toits de ses battements sourds ;
Les piliers sont rompus, et, pêle-mêle, en foule,
Taureaux, serpents, fumiers, soulevés par la houle,
Débouchent en formant de monstrueux îlots.
Alcide les reçoit, debout parmi les flots ;