Ouvrir le menu principal

Page:Sully Prudhomme - Poésies 1866-1872, 1872.djvu/174

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mais à ce jeu des dieux il ne fut pas vainqueur ;
Il n’avait rien : le pauvre a dû tuer l’artiste.
Après l’heure d’ivresse il vient une heure triste,
Celle où la jeune épouse, au fond de l’atelier,
Soucieuse du pain que l’art fait oublier,
Regarde tour à tour ses enfants qui pâlissent
Et le bloc que les mains de leur père embellissent,
Et, maudissant la glaise en sa stérilité,
Songe au fumier fécond du champ qu’elle a quitté.
Ah ! D’un travail sans fruit la cuisante amertume,
Le sarcasme ignorant des critiques de plume,
L’envie ou le dédain des rivaux de métier,
Ces maux trempent le cœur et le laissent entier !
Mais lire dans les yeux de la femme qu’on aime
Un reproche muet où l’on sent un blasphème,
Apprendre qu’on est fou, traître, et s’apercevoir
Qu’en s’élevant on laisse à ses pieds son devoir !

Il a fui l’atelier. Le pauvre homme héroïque
Compte l’argent d’un autre au fond d’une boutique.
Son poing de créateur, fait pour le marbre altier,
Trace des chiffres vils sur un obscur papier.
Encore s’il pouvait, à force de descendre,
S’abrutir, consumer son cœur jusqu’à la cendre,