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moi, pussent convertir mutuellement les uns dans les autres les phénomènes qui les caractérisent. Oui, le monde des sensations, des idées et des sentiments, se développe à mesure que le monde des phénomènes physiologiques se développe ; il y a, sans aucun doute, dépendance et connexité, mais il n’est nullement prouvé qu’il y ait jamais transformation d’un ordre de phénomènes dans l’autre. Si les matérialistes ne faisaient point de métaphysique, s’ils se bornaient à prétendre que des phénomènes physiques sont accompagnés de phénomènes moraux selon une loi constante, on ne le leur contesterait pas ; mais quand ils veulent expliquer cette relation en identifiant le principe du moi au principe du corps, on ne peut le leur accorder. Tel état physiologique détermine tel état moral, c’est incontestable, mais il n’est pas démontré que le premier produise le second, La différence entre déterminer et produire est capitale : produire, c’est fournir les matériaux de la chose qui naît ; déterminer, c’est simplement fournir les conditions de la naissance. Qu’on y prenne garde : un être ne produit que soi sous une autre forme, il reste le sujet du phénomène qu’il produit, mais il peut déterminer dans un autre sujet un changement d’état, ce qui n’est nullement l’y produire. Que divers états du cerveau déterminent la naissance de diverses idées, d’accord, mais que ces états produisent les idées, c’est ce qui n’a jamais été prouvé.

Les spiritualistes sont certainement fondés à soutenir que les phénomènes moraux n’ont pas leur principe dans les phénomènes physiques, bien qu’ils y aient leurs conditions, mais les matérialistes ont raison d’affirmer que rien n’autorise à distinguer en substance le monde moral du monde physique. Voilà ce qu’il faut retenir des deux doctrines.