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extérieure de nos sensations, ne peut donc plus accorder au mécanicien que le monde des corps est un système de forces agissant sur des mobiles passifs et distincts d’elles-mêmes, sur des quantités de matière inerte ou masses ; il n’y a dans la nature que de la substance active. Il ne faudrait pas croire toutefois que le dédoublement fictif de cette substance en force et masse ait faussé les calculs des mécaniciens. Les merveilles de l’astronomie, la preuve que cette science fait chaque jour de sa méthode par ses justes prédictions, sont des garanties inébranlables de sa véracité. Les choses, en effet, se passent comme s’il y avait force et masse, et si l’hypothèse n’est pas exacte, elle est, du moins jusqu’à présent, suffisante ; elle est utile et admirable au même titre que la décomposition fictive d’un mouvement unique en mouvements élémentaires. Les apparences sont d’ailleurs pour elle : dans la connaissance spontanée, l’objet que nous voyons et touchons, en tant que vu, nous semble une chose inerte et passive sur laquelle nous agissons pour la toucher et lui imprimer le mouvement. Il est probable que l’aveugle-né ne pourrait par lui-même faire cette décomposition de l’objet physique en masse et force, car pour lui tout est résistance, c’est-à-dire force. La solidité des corps, non seulement des corps élastiques, mais aussi des corps supposés continus et pleins, comme les prétendus atomes, est une lutte entre notre force et celle qui en réalité les constitue ; leur impénétrabilité n’est que l’impossibilité où sont les forces de s’anéantir.

La mécanique tend du reste à modifier sa notion de la masse dans un sens plus philosophique. Elle ne la définit plus : « la quantité absolue de matière dont un corps est composé », ce qui impliquait une métaphysique de la matière,