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Si l’une est de matière autant que l’autre pleine,
Le plomb ne saurait donc peser plus que la laine,
Car la matière seule entraîne tout en bas,
Et le propre du vide est de ne peser pas.
Plus une chose est grande et te semble légère,
Plus elle atteste ainsi qu’elle a de vide en soi ;
Et plus pesante elle est, plus sa lourdeur fait foi
Qu’elle a perdu de vide et gagné de matière.
Nos recherches enfin nous l’ont donc révélé,
Ce vide, à toute chose intimement mêlé !
     Il faut qu’en hâte ici, de peur qu’on ne t’égare,
Contre un exemple adroit, mais vain, je te prépare.
L’eau cède aux flancs luisants des poissons écailleux,
Et leur ouvre un sentier liquide, et derrière eux
Comble la brèche ouverte au retour de son onde.
Ainsi peuvent, dit-on, les choses se mouvoir
Et se substituer dans la masse du monde.
Mais quoi ! rien de plus faux se peut-il concevoir ?
Car où chaque poisson trouve-t-il une issue,
S’il ne l’a de l’eau même auparavant reçue ?
Mais où peut passer l’eau, sans qu’il ait avancé ?
Voilà donc tous les corps dans un repos forcé,
Ou conviens que partout le vide au plein s’ajoute,
Et qu’à tout mouvement il ouvre et fait sa route.
     Enfin, prends un corps plat par un autre pressé.
Soudain, sépare-les : il faut sans aucun doute
Que l’air occupe entre eux tout l’espace laissé ;
Mais bien que d’alentour l’air prompt s’y précipite,
Il ne peut, dans l’instant, aflluer assez vite
Pour l’emplir en entier, mais doit par chaque bout