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C’est cette connaissance importante et féconde
Qui va guider, fixer ta raison vagabonde,
T’expliquer le grand Tout, et me gagner ta foi !

     Il est donc un milieu libre, vide, impalpable.
Rien ne serait, sans lui, de se mouvoir capable,
Car leur solidité formerait chez les corps
Un mutuel obstacle à leurs communs efforts,
Et nul n’avancerait, puisque nul dans la masse
Aux autres ne pourrait le premier faire place.
Or, dans les champs du ciel, de la terre et des mers,
Tout se meut à nos yeux sur des rythmes divers :
Aucun de tous ces corps agités sans relâche
N’eût pu, faute d’un vide, y commencer sa tâche ;
Et bien plus, aucun d’eux n’aurait même existé :
La matière eût dormi dans sa solidité.
     Il n’est pas un objet, de ceux qu’on croit solides,
Qui n’offre aux corps subtils un vide où pénétrer.
Vois suinter la pierre, et les grottes humides
Par des canaux secrets goutte à goutte pleurer.
Dans nos membres partout filtre la nourriture ;
Si l’arbre pousse, et donne au temps marqué ses fruits.
C’est que les sucs, du bout des racines conduits,
Circulent par le tronc dans toute la ramure ;
La voix perce une enceinte, et par les huis bien clos
Vole et passe ; un froid vif se glisse jusqu’aux os :
Ce que tu ne verrais nullement se produire
Sans des vides par où le corps pût s’introduire.
     Et que penseras-tu des choses que tu vois,
Pareilles de grandeur, se surpasser de poids ?