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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/329

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Si mon dessein secret demeure obscur aux hommes
A cause de l’outil qui tremble dans ma main,
Dieu, qui sans interprète aperçoit qui nous sommes,
              Juge l’œuvre en mon sein.

Quand j’ai changé mon âme en un bruit pour l’oreille,
Les hommes ont-ils vu ma joie et ma douleur ?
ils n’ont qu’un mot : l’amour, expression pareille
              De mon trouble et du leur.

Heureux qui de son cœur voit l’image apparaître
Au flot d’un verbe pur comme en un ruisseau clair,
Et peut manifester comment frémit son être
              En faisant frémir l’air !

Hélas ! A mes pensers le signe se dérobe,
Mon âme a plus d’élan que mon cri n’a d’essor,
Je sens que je suis riche, et ma sordide robe
              Cache aux yeux mon trésor.

L’airain sans l’effigie est un bien illusoire,
Et j’en porte un lingot qu’il faudrait monnayer ;
J’ai de ce fort métal dont s’achète la gloire,
              Et ne la puis payer.