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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/301

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De climats en climats j’allège mon manteau ;
Et quand l’air sera bon je jetterai le voile,
Je serai libre enfin, libre en un corps parfait,
Parvenu du chaos à la suprême étoile,
Dans la joie et l’horreur du pas que j’aurai fait !
Telle est la loi du monde. Une vertu l’obsède
Et l’emporte à son but ; chaque enfant de la nuit,
Laissant plus bas que soi l’échelon qui précède,
Lève plus haut son front vers l’échelon qui suit.
Lucrèce mêle en vain les éléments nubiles,
Il n’en fera jaillir ni le bien ni le mal ;
Platon, l’adorateur des types immobiles,
Ne sent pas aspirer la vie à l’idéal.
Non ! l’idéal n’est point une immuable idole
Assise dans l’ennui des stériles sommets ;
Il n’est pas le ciel mort, mais l’aigle qui s’envole,
Poursuit sa propre force et ne l’atteint jamais ;
Qui, destructeur zélé de sa coque de pierre,
Formé dans un chaos de ronce et de granit,
Se jette éperdument dans la haute lumière
En secouant la cendre et le sommeil du nid !