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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/282

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Posséder la beauté, c’est, dans une caresse
Offerte, mais rendue avec un trouble égal,
Par la fête des sens exprimer la tendresse,
Par l’exquise tendresse honorer l’idéal !

Quand nous traînons, aux jours d’angoisses juvéniles,
Nos grandes soifs d’aimer, qui nous parlent en lois,
Sur le pavé cynique et sans pitié des villes,
Le cœur si misérable et si riche à la fois,

Nous nous rappelons tous une amante première :
Les doigts timidement aux siens entremêlés,
Nous rêvions avec elle en foulant la bruyère,
Sans pouvoir dire un mot, le sein, les yeux troublés ;

La bonté s’exhalait de la terre embaumée,
Tout semblait chaste, heureux, béni sur le chemin,
Comme si la vertu par notre bien-aimée
Pour nous conduire à Dieu nous avait pris la main.

Alors nous vous pleurons, ô petites amantes
Qui teniez sous vos cils le désir à genoux :
L’océan soulevé des ivresses brûlantes
Nous désaltère moins qu’une larme de vous ;