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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/261

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Et va ; ses grands yeux clairs dans les ténèbres plongent,
Puis il gronde en dedans et rugit tout à coup :
Ses flancs pleins de tonnerre en frémissant s’allongent,
Sa crinière terrible est droite sur son cou.
Le palais échauffé d’une soif importune,
Il va voir si la source a de l’eau dans son lit,
Et s’arrête parfois : le croissant de la lune
L’étonné, la splendeur des astres le remplit.
Son allure est d’un sage, il marche avec mystère
Comme un prêtre des nuits ; à chacun de ses pas,
Son pied en se posant semble arrêter la terre ;
Quand il passe, elle tremble et ne résonne pas.
Mais, pendant qu’au torrent il se penche pour boire,
Sur le bord opposé rampe une forme noire…
Le tigre ! on n’aperçoit que les yeux et les dents :
Cette mâchoire blanche et ces deux trous ardents
Ressemblent à la mort épiante et cruelle.
Le lion le regarde à travers ses cils roux,
En arrêt ; l’onde encor de ses lèvres ruisselle.
Enfin, quand le silence a grossi les courroux,
Tout tremble au roulement des murmures de rage,
Et les bandes d’oiseaux, qui, la nuit, dans les airs,
Émigrent assoupis, rêvent qu’un double orage
Amoncelle plus bas des bruits et des éclairs.