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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/255

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Les passants inquiets que le trafic agite,
Le manœuvre aux bras lourds, les pâles artisans,
La marchande aux longs cris, le désœuvré sans gîte,
Et le gamin railleur, ivrogne de quinze ans,

Tous les êtres forains que la misère entasse
Contemplaient le bel arbre et marchaient avec lui,
Car ce chêne avait l’air d’une forêt qui passe,
Et son dernier frisson serrait le cœur d’ennui.

Plus de vents, plus d’oiseaux. Comme un orgue sonore
Dont le silence même est plein des voix du ciel,
D’une âme aérienne il bourdonnait encore,
Mais il était frappé de l’automne éternel.

Les pierres de la route ont froissé son feuillage ;
Une coupure au pied, dont les cercles nombreux
Mesurent sa largeur et supputent son âge,
A soudain terminé son festin ténébreux.

Ses racines là-bas rongent toujours la terre ;
Comme une hydre sans corps elles mangent en vain,
Pendant qu’ici le tronc inerte et solitaire
A consommé sa sève et dépérit de faim ;