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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/239

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Mais pourquoi t’en vas-tu, passagère céleste ?
Pourquoi rends-tu la terre à son cruel soleil ?
Demeure cette fois, je t’en supplie, ah ! reste ;
S’il faut souffrir encore, à quoi bon le réveil ?

Tu nous sauveras tous, ô Nuit, si tu demeures :
Nous ne le craindrons plus, cet ennemi prochain,
Ce dé fatal caché dans la robe des heures
         Qu’on nomme avec effroi : Demain.

Demain ! c’est le réveil des corps pour la fatigue,
Des âmes pour le mal et les muets tourments,
Des cités pour le bruit, l’ambitieuse intrigue
Plus stérile que l’onde en ses vains mouvements ;

C’est le réveil des cœurs pour le désir avide,
Le regret, l’espoir vague et le vorace ennui,
Des fronts pour la pensée insatiable et vide
         Que leurre l’idéal enfui ;

C’est le réveil des bras pour la bêche et les armes,
Des langues pour l’erreur et pour la trahison,
Des pieds pour l’aventure et des yeux pour les larmes,
Des lèvres pour la faim, la fièvre et le poison !