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Page:Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1865-1866.djvu/235

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Les vents réjouissaient ta sauvage fierté,
Ton regard possédait les immenses campagnes,
Et ton cœur proclamait l’antique Liberté :
Non pas la Liberté comme Barbier l’a peinte,
La reine des faubourgs trônant sur le pavé,
Qui fait périr le droit dans sa brutale étreinte,
Les bras rouges d’un sang qu’on n’a jamais lavé ;
Mais la Liberté pure, aux ailes grandioses,
Qui porte l’espérance et l’amour dans ses yeux,
Et chante, le front ceint de moissons et de roses,
Un pied dans les sillons, la chevelure aux cieux !
Et devant cette vierge offerte à ta caresse
Dans le ravissement tu t’étais arrêté,
Comme un adolescent contemple sa maîtresse
Et ne peut croire encore à sa félicité.
Inquiété d’un sang que la jeunesse embrase,
Tu palpitais ; debout, au seuil de l’avenir,
Tu laissais déborder dans les pleurs de l’extase
L’infini que ton cœur ne pouvait contenir.
Mais, un jour, tu frémis ; une secrète gêne
A de tous tes désirs noué l’avide essor :
On t’apprend que tout homme est l’anneau d’une chaîne,
Et que la liberté n’est qu’un bienfait de l’or ;
On t’apprend qu’au sortir du ventre de sa mère