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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/79

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

saturé des petitesses bourgeoises et mesquines de l’intérieur de la France. Tout ce qui est activité me plaît, et, dans ce genre, le Havre est la plus exacte copie de l’Angleterre que la France puisse montrer. Toutefois, la douane de Liverpool expédie cent cinquante bâtiments en un jour, et la douane du Havre ne sait où donner de la tête si, dans la même journée, elle doit opérer sur douze ou quinze navires ; c’est un effet de l’urbanité française. En Angleterre pas une parole inutile. Tous les commis sont nichés dans des loges qui donnent sur une grande salle ; on va de l’une à l’autre sans ôter son chapeau et même sans parler. Le directeur a son bureau au premier étage, mais il faut que le cas soit bien grave pour qu’un commis vous dise : Up stairs, sir (Montez, monsieur).

Ma première sortie a été pour la plate-forme de la tour de François Ier ; le public peut y arriver librement, sans avoir à subir de colloque avec aucun portier, j’en éprouve un vif sentiment de reconnaissance pour l’administration.

En faisant le tour de l’horizon avec ma lorgnette, j’ai découvert le charmant coteau d’Ingouville que j’avais parfaitement oublié ; il y a plus de sept ans que je ne suis venu en ce pays.

J’ai descendu deux à deux les marches de l’escalier de la tour, et c’est avec un plaisir d’enfant que j’ai parcouru la belle rue de Paris qui conduit droit à Ingouville. Tout respire l’activité et l’amour exclusif de l’argent dans cette belle rue ; on trouve là des figures comme celles de Genève : elle conduit à une place qui est, ce me semble, l’une des plus belles de France. D’abord, de trois côtés, elle est dessinée par de belles maisons en pierres de taille, absolument comme celles que nous voyons construire tous les jours à Paris. Le quatrième côté, à droite, est composé de mâts et de navires. Là se trouve un immense bassin rempli de bâtiments, tellement serrés entre eux, qu’en cas de besoin on pourrait traverser le bassin en sautant de l’un à l’autre.

Vis-à-vis, sur la gauche du promeneur, ce sont deux jolis massifs de jeunes arbres, et au delà une belle salle de spectacle,