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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/77

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

la mer n’a l’air que d’une bordure de six pouces de haut. C’est pourtant là le spectacle dont je jouissais ce soir de ma fenêtre, la mieux située de Honfleur. Malgré moi, je pensais à Sestri-di-Levante et à Pausilippe, ce qui est un gros péché quand on voyage en France. J’avais choisi la seule chambre de l’auberge qui donne directement sur la mer ; appuyé sur ma fenêtre, je pouvais penser à son absence, au lieu d’avoir l’esprit avili par la conversation normande qui se fait à haute voix sur le quai, et qui assourdit les autres chambres toutes placées au premier étage.

Ces portefaix, matelots, aubergistes normands, se plaignent toujours d’un voyageur qui a eu l’infamie de ne vouloir donner que trois francs pour le transport de ses effets, ce qu’un homme du pays aurait payé quinze sous. Leurs lamentations, applaudies de tous les assistants, sont plaisantes un instant, en ce que l’on voit tous ces gens regarder la friponnerie à l’égard de l’étranger comme un droit acquis. Je n’avais pas vu une telle naïveté friponne depuis la Suisse ; j’étais jeune alors, et je me souviens que ces propos me gâtaient les beaux paysages.

Les Gaëls et les Kimris peuplaient le beau pays que je parcours quand les Normands arrivèrent. Mais ce qui compliqua beaucoup la question, c’est que ces Normands si audacieux n’étaient pas eux-mêmes une race pure ; ils provenaient d’un pays où des Germains étaient venus se mêler à une population primitive finoise.

Le type finois c’est une tête ronde, le nez assez large et épaté, le menton fuyant, les pommettes saillantes, les cheveux filasse. Les Germains ont la tête carrée : ce caractère germain, moins prononcé que les autres, tend à disparaître.

Les deux figures les plus prononcées, le Kimri et le Finois, se sont mêlées et ont produit en Normandie une race où le Kimri domine. Ainsi nez kimri, crochu vers le bas, mais plus gros ; pommettes saillantes, trait qui n’appartient pas au Kimri, et le menton fuyant, trait encore plus contraire au Kimri. Cette figure que je viens d’esquisser est la plus caractérisée de celles que