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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/326

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ŒUVRES DE STENDHAL.

tiques et qu’on n’oublie plus, comme celles de Plutarque, et les raconte fort bien. L’angélique douceur de madame F… en est quelquefois effrayée. M. F… a un luxe que je lui envie bien ; il voyage toujours avec une caisse de livres de trois cents volumes. Il prétend qu’on ne lit bien qu’en prenant le livre pour lequel on se sent un caprice dans le moment même. Il me dit que depuis les bateaux à vapeur les voyages ne coûtent presque plus rien. L’Italie n’ayant que quarante lieues de large, on embarque les caisses lourdes sur les bateaux à vapeur ; le trajet par terre est toujours fort peu de chose. — Mais comment faites-vous pour passer des livres ?

Je croyais que les Génois n’aimaient que l’argent ; on me dit qu’ils aiment aussi leur indépendance, que les Anglais et lord Bentinck jurèrent de leur faire obtenir lorsqu’ils les prirent en 1814 ; ils comptent bien redevenir indépendants à la première convulsion de l’Europe.

Ce qui m’a jeté dans cette réflexion politique, c’est qu’ils ont été obligés de donner le nom de Carlo Felice au superbe théâtre qu’ils se sont bâti. Ils ont acheté et démoli beaucoup de maisons pour faire une place devant le théâtre, et une rue qui continue la belle rue, portant déjà trois noms : Balbi, Nuova, Nuovissima.

À ce théâtre, on ne peut pas descendre de voiture à couvert ; à cette objection, on m’a répondu qu’il y a bien peu de rues à Gènes où l’on puisse aller en voiture. N’importe, c’est un défaut capital. Sans doute, dans la saison des grandes pluies (novembre et décembre), les dames vont au spectacle en chaises à porteurs. La plupart des rues de Gênes sont fort étroites, comme on sait, et le milieu est pavé en briques posées de champ, pour faciliter la marche des mulets qui exécutent tous les transports.

Au théâtre, nous avons eu il Furioso a l’isola di San Domingo : c’est une sorte de Misanthropie et Repentir, seulement le Meinau est jeune, et le pauvre diable est devenu fou. Il rosse à coups de bâton tous les nègres qu’il rencontre dans les bois de Saint-Do-