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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/231

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

dénonce sourdement les petits péchés de Paris. Ces savants ne voient pas le triomphe que je veux leur annoncer : dans quinze ans, si Henri V et les bons jésuites ne reviennent pas nous égayer, Paris sera aussi triste que Genève l’est aujourd’hui ; mais alors que sera Genève ? Peut-être la morale aura mis tout le monde en fuite, et Genève ne sera plus qu’un village, où tout le monde sera habillé de noir. En France, nous nous anglisons, et nos fils s’ennuieront encore plus que nous.

Un de ces pédants me parlait de M. le duc de Laval, ambassadeur à Rome en 1824, et qui osait engager à dîner les libéraux ; mais ce n’était rien de louer cet homme aimable ; il voulait prendre son ton léger et imiter ses mots si gais ; que n’ai-je le talent de Collé ! Figurez-vous quelque chose comme un heiduque qui a emprunté les habits de son maître, et qui veut singer les manières d’un grand seigneur au balcon des Bouffes.

Si ces savants voulaient bien ne jouer aucun rôle et être tout simplement eux-mêmes, ils seraient peut-être des hommes du premier ordre. Mais du jour où les provinciaux oseront être eux-mêmes, il n’y aura plus de provinciaux.

Je prends ce respect pour la science des savants génevois dans l’exemple de leur soirée : on m’assure qu’ils la passent à travailler ; ils donnent tout au plus une heure au monde et reviennent à leurs livres. Le savant français, même quand il est dans son cabinet, est tourmenté par l’idée que la veille au soir il a manqué un récit qu’il a voulu faire chez madame de…, ou bien il a été gauche dans une discussion qu’il a osé soutenir contre un véritable savant, M. Arago ou M. Letronne.

Une dissertation qui fait époque dans la science, ou un beau poème, doivent conduire leur auteur parisien à la chambre des députés, ou, s’il ne peut être élu, du moins à la chambre des pairs ; on ne trouve plus de gens qui aiment aveuglément le genre dans lequel ils s’escriment. (Je soupçonnerais, au contraire, qu’il est possible qu’un savant genevois ne songe qu’à conquérir l’estime d’un autre savant qui habite Upsal ou Édim-