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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/80

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ŒUVRES DE STENDHAL.

Jusqu’à seize ans je fus victime du grec et du latin, que je commence seulement à ne plus exécrer. J’entrai dans un bureau de douanes ; mon père, membre de la chambre des députés, avait recommandé qu’on m’accablât de travail. Un soir, je chantais une chanson de Béranger, en me promenant dans une prairie avec quelques dames du village où j’étais employé ; mon directeur m’entendit, et un mois après je reçus un ordre de service pour la Martinique.

Dans ce pays-là, je fus accueilli à bras ouverts ; ma qualité de victime des jésuites me valut des amis fort empressés : j’y serais encore, car cette vie singulière me plaisait infiniment. Mais un jour je travaillai au soleil.

Je fus saisi par une inflammation du cerveau ; on m’embarqua pour l’Europe à demi mort : je survécus ; j’étais guéri en arrivant. J’allais repartir, lorsque mon père voulut me marier à la fille d’un riche marchand de fer, qui m’associa à son commerce. J’ai perdu ma femme et suis resté dans les fers. Pendant douze années j’ai travaillé, comme jadis, au grec et au latin ; j’ai fait fortune presque à mon insu. Maintenant mon père est mon meilleur ami, et je compte, dès que je le pourrai décemment, retourner à la Martinique, non plus pour y gagner ma vie, mais pour en jouir.

Paris est un pays un peu trop compliqué pour moi ; j’aime à faire des visites en chapeau de paille et en veste de nankin.

En ma qualité de commis marchand, je courais chaque année la France, l’Allemagne ou l’Italie ; mais je travaillais en conscience à ma partie, je n’osais presque lever les yeux. Cette année, tout en faisant mes affaires, je me suis permis de doubler mes séjours à Lyon, Genève, Marseille, Bordeaux, et j’ai regardé autour de moi.

La France est certainement le pays de la terre où votre voisin vous fait le moins de mal ; ce voisin ne vous demande qu’une chose, c’est de lui témoigner que vous le regardez comme le premier homme du monde. Il est plus ou moins bien élevé ;