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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/79

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

qu’il va faire un procès, qu’il fera venir un avocat de Paris ; que s’il le faut il dépensera une autre somme de cinquante mille francs pour ravoir la première ; en un mot il fait l’important de la façon la plus comique. Toutefois il avait raison ; il terrifie la diligence.

Il y avait là un postillon italien qui prend à part le domestique de ce banquier terrible.

— Est-il bien vrai, lui dit-il, qu’il y eût cinquante mille francs dans le groupe ?

— Certainement, répond le domestique, je les ai vu compter.

— Il était pourtant bien petit.

— C’est qu’il y avait de l’or.

— Eh bien ! allez dire à votre maître que s’il veut se désister de toutes poursuites, par un bon écrit passé sur papier timbré chez un notaire, je lui ferai retrouver son argent.

Trois heures après, le gros banquier revit son groupe. Le postillon, prenant prétexte d’un fer qu’un de ses chevaux aurait perdu, avait enterré le groupe au pied d’un arbre, dans un bois que la diligence traversait de nuit.

Cet homme avait bien eu le courage de voler dix mille francs, mais il ne put se faire à l’idée d’en avoir volé en toute sûreté cinquante mille.


— Langres, le 5 mai.

Route de Chaumont à Langres. Comme il ne faut pas regarder la campagne, sous peine de prendre de l’humeur, j’ai envie, par forme d’épisode, de raconter ma vie. Voici sous quel prétexte.

Si j’avais à dire au lecteur quelque aventure d’un grand intérêt, peu lui importerait qui je sois ; mais je ne puis présenter que quelques petites remarques fort peu importantes, comme on sait, que quelques nuances plus ou moins vraies, et pour sympathiser un peu avec les assertions du touriste, il faut savoir à quel homme on a affaire.

Ma vie aurait dû être des plus simples, et elle a été fort agitée.