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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/59

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

importe peu, messieurs ; madame Ganthier a été acquittée, et nous l’avions prévu.

Voici maintenant les causes de l’événement.

Ganthier avait reconnu Marandon des le premier moment, et cependant cet homme du peuple, si déloyalement attaqué, eut la force de cacher à sa famille comme à la justice, pendant assez longtemps, le nom du coupable. Il a expliqué ses motifs. Il savait, a-t-il dit, qu’on accusait sa femme de relations adultères avec Marandon ; mais il n’y croyait pas. Nommer son assassin, c’eût été donner une force inouïe à des soupçons déjà trop répandus. Il prit donc le parti de se taire, Jusqu’à ce qu’il pût savoir d’une manière précise quelle était la part que sa femme avait prise à cette tentative. Il lui révéla son courageux mensonge ; mais bientôt Ganthier ne put plus conserver de doutes sur son malheur.

Marie Ganthier était observée de près ; elle le voyait et ne savait comment apprendre à son amant ce que son mari lui avait confié. Elle essaya de gagner la servante d’un de ses beaux frères, et la pria de porter une lettre à Marandon. Cette fille hésita, consulta son maître, et celui-ci l’engagea à accepter la lettre, puis à la lui remettre.


« Mon cher homme, disait Marie Ganthier (c’est une femme du peuple qui écrit), je ne puis rester comme je suis, car je suis la femme la plus malheureuse du monde depuis qu’il m’a dit que c’était toi qui l’avais assassiné. Il m’a dit qu’il voulait te faire prendre… Et depuis ce temps-là je ne peux pas me reconsoler ; et si tu veux finir tes jours avec ta femme, il faut que tu me dises la réponse de suite par la Marie. Ne crains rien de la Marie ; elle aura du secret pour nous, et je la récompenserai de quelque chose ; et tu me marqueras comme il faudra nous y prendre pour nous ôter la vie. Mon cher bonheur, n’oublie pas ta femme pour ça ; car le plus tôt sera le meilleur. »


Cette lettre ne fut pas remise à son adresse. Seulement la