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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/328

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Sébastiano, auquel un pape ami des arts avait donné l’office de sceller en plomb certaines bulles, est d’une grande ressource pour les marchands de tableaux de Rome, de Florence, de Venise, etc. Ce peintre est grand coloriste. Michel-Ange lui fournissait des dessins pour faire pièce à Raphaël et à son école, il a de l’expression, un faire grandiose ; il a l’estime des connaisseurs, et frappe même les gens qui se sont plus occupés d’argent ou d’ambition que de beaux-arts. Les marchands de tableaux, dont la vanité voyageante fait la fortune, accablent les princes russes riches et les anglais de Sébastieno del Piombo. Ces messieurs achètent pour cinquante, pour cent louis une copie fort passable qui devient un original à Moscou. Il faut frapper fort ces cœurs du Nord. Les gens du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage allemand aux douces cantilènes du Matrimonio segreto qui leur semblent nues ?

2° Portrait d’un Vénitien à barbe rousse, attribué au Giorgion : c’est le plus beau tableau terminé de ce musée ; toutefois il n’est pas du Giorgion.

3° Le Portement de croix, attribué à Léonard de Vinci. Les figures à mi-corps sont d’une vérité d’expression remarquable. La tête du Christ a de la grandeur. La teinte générale est fort sombre ; tableau non terminé. On dirait que le peintre n’a fait usage que de glacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui est peut-être original ; mais c’est un grand peut-être. S’il est original, il est sans prix.

4° Le livret dit que cette tête fade et blême, peinte durement, et cependant sans énergie, est du Tintoret, et de plus le portrait de Fra Paolo Sarpi, c’est-à-dire du plus grand philosophe pratique qu’aient produit les temps modernes[1].

5° Deux Canaletto : la place Navone à Rome ; je n’avais jamais vu que des vues de Venise par le Canaletto : l’autre est l’église

  1. Voir l’admirable histoire de sa vie par le moine son compagnon, qui lui succéda dans la place de théologien de la république de Venise.