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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/316

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ble : à quelques lieues de Paimbœuf il a fraîchi considérablement ; le ciel s’est voilé, le froid est survenu, et avec lui tous les désagréments de la navigation. La mer était très-houleuse et très-sale vis-à-vis Paimbœuf. Pour essayer de voir la pleine mer, j’ai continué jusqu’à Saint-Nazaire.

C’est un lieu où mon courage n’a guère brillé ; il faisait froid, il pleuvait un peu, le vent était violent. À peine avions-nous jeté l’ancre, que nous avons vu arriver à nous, de derrière une jetée neuve tenant à un mauvais village garni d’un clocher pointu, une foule de petites barques faisant des sauts périlleux sur le sommet des vagues. À tous moments la pointe écumeuse des lames, qui se brisaient contre les bords, entrait dans ces bateaux. Je me suis représenté que puisqu’il pleuvait, je n’aurais à Saint-Nazaire, pour ressource unique, que quelque petit café borgne, sentant l’humide et la pipe de la veille. Impossible de se promener, même avec un parapluie. Ce raisonnement était bon, mais il avait le défaut de ressembler à la peur ; ce dont je ne me suis pas aperçu. J’ai répondu au capitaine, qui m’offrait le meilleur bateau, que je ne descendrais pas ; ma considération a baissé rapidement, d’autant plus rapidement, que j’avais fait des questions savantes à ce capitaine, qui m’avait pris pour un homme de quelque valeur.

Plusieurs femmes, mourant de peur, se décidaient successivement à s’embarquer, et enfin je suis resté seul avec un vieux curé et sa gouvernante. Le curé était tellement effrayé, qu’il s’est fâché tout rouge contre le capitaine, qui cherchait à lui prouver qu’il n’y avait pas de danger à descendre dans un bateau pour débarquer. J’avoue que le rôle que je jouais pendant cette discussion n’était pas brillant. J’ai passé là une heure sur le pont, à regarder la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, et tenant avec grand’peine mon parapluie ouvert, appuyé contre des cordages. Le bâtiment dansait ferme, et donnait de temps à autre de grands coups sur le câble qui le retenait. La mer, les rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je lisais,