Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/314

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’achever la cathédrale ; on va démolir le chœur actuel qui est roman, et on en fera un nouveau, en copiant avec une exactitude servile l’architecture de la nef.

J’aime la hardiesse de cette entreprise ; mais cependant, toujours copier ce qui plaisait jadis à une civilisation morte et enterrée ! Nous sommes si pauvres de volonté, si timides, que nous n’osons pas nous faire cette simple question : Mais qu’est-ce qui me plairait à moi ?

Ou meurt de faim à la table d’hôte de mon hôtel, si fier de son grand escalier de pierre et de sa belle architecture de Louis XV. Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièreté déplaisante. Mais j’ai découvert un restaurateur fort passable vis-à-vis le théâtre ; la maîtresse de la maison, jeune femme avenante, et d’un air simple et bon, vous donne des conseils sur le menu du dîner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut fondé avec un capital réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a de cela une vingtaine d’années, et les survivants ne touchent encore que cinq pour cent.

Le grand café, à côté des huit grandes colonnes disgracieuses qui font la façade du théâtre, me plaît beaucoup ; c’est le centre de la civilisation gaie et de la société des jeunes gens du pays, comme les cafés d’Italie. Je commence à y entrevoir l’excellente crème de Bretagne. J’y déjeune longuement, lisant le journal, et mon esprit est rallégré par les propos et les rires des petites tables voisines, déjà bien moins dignes qu’à Paris.

Mais je serais injuste envers les jeunes gens de la haute société de Nantes si je ne me hâtais d’ajouter que ces messieurs portent la tête avec toute la roideur convenable, et cette tête est ornée d’une raie de chair trop marquée ; mais ils ne viennent pas au café, ce qui est correct. « Avant 1789, me disait le comte de T…, un jeune homme bien né pour rien au monde n’aurait voulu paraître dans un café. » Quoi de plus triste de nos jours que le déjeuner à la maison, avec les grands parents, et la table entourée de domestiques auxquels on donne des ordres et que