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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/303

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Quelle dose de vérité faut-il admettre dans les beaux-arts ? Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés à échanger la vérité contre l’élégance, ou plutôt contre la distinction : nous sommes arrivés à l’abbé Delille, le tiers des mots de la langue ne pouvaient plus être prononcés au théâtre ; de là nous avons sauté à Walter Scott et à Béranger.

Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces grands acteurs de l’Italie, pouvaient jouer en français, Paris serait bien étonné. Je pense que, pour se venger, il les sifflerait. Puis quelqu’un découvrirait que l’on reconnaît à chaque pas dans les salons les caractères qu’ils ont représentés au théâtre.

J’étais tellement captivé par la façon dont Bouffé faisait valoir cette méchante pièce du Pauvre Jacques, que j’ai oublié de regarder l’apparence de la société bretonne. La salle était comble.

Ce n’est qu’en sortant que je me suis rappelé la physionomie de mademoiselle de Saint-Yves de l’Ingénu : une jeune Bretonne aux yeux noirs et à l’air, non pas résolu, mais courageux, qui sortait d’une loge de rez-de-chaussée et a donné le bras à son père, a représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je déteste l’action de se réunir à l’étranger pour faire triompher son parti ; mais cette erreur est pardonnable chez des paysans, et quand elle dure peu. J’admire de toute mon âme plusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrent la Vendée. J’admire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu’il y eût à Paris des abbés commendataires, jouissant du revenu de trois ou quatre grosses abbayes situées dans leur province, tandis qu’eux mangeaient des galettes de sarrasin.

On pense bien que je n’ai pas écrit hier soir toutes ces pages de mon journal, j’étais mort de fatigue en revenant du spectacle et du café à minuit et demi.

Ce matin, dès six heures, j’ai été réveillé par tous les habits de la maison que les domestiques battaient devant ma porte à grands coups de baguette, et en sifflant à tue-tête. Je m’étais