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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/301

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Nous devisions ainsi dans le salon du bateau à vapeur, car, bientôt après Ancenis, le froid nous avait obligés d’y chercher un refuge. Le temps commençait à nous sembler long, lorsque nous avons aperçu les lumières de Nantes.


— Nantes, le 25 juin 1837.

Rien de plus désagréable en France que le moment où le bateau à vapeur arrive ; chacun veut saisir sa malle ou ses paquets, et renverse sans miséricorde la montagne d’effets de tous genres élevée sur le pont. Tout le monde a de l’humeur, et tout le monde est grossier.

Ma pauvreté m’a sauvé de cet embarras : j’ai pris mon sac de nuit sous le bras, et j’ai été un des premiers à passer la planche qui m’a mis sur le pavé de Nantes. Je n’avais pas fait vingt pas à la suite de l’homme qui portait ma valise, que j’ai reconnu une grande ville. Nous côtoyons une belle grille qui sert de clôture au jardin situé sur le quai, devant la Bourse. Nous avons monté la rue qui conduit à la salle de spectacle. Les boutiques, quoique fermées pour la plupart, à neuf heures qu’il était alors, ont la plus belle apparence ; quelques boutiques de bijouterie encore éclairées rappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. Quelle différence, grand Dieu ! avec les sales chandelles qui éclairent les sales boutiques de Tours, de Bourges, et de la plupart des villes de l’intérieur ! Ce retour dans le monde civilisé me rend toute ma philosophie, un peu altérée, je l’avoue, par le froid au mois de juin, et par le bain forcé de deux heures auquel j’ai été soumis ce matin. D’ailleurs le plaisir des yeux ne m’a point distrait des maux du corps. Je m’attendais à quelque chose de comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz, du moins à ces collines boisées des environs de Villequier ou de la Meilleraye sur la Seine. Je n’ai trouvé que des îles verdoyantes et de vastes prairies entourées de saules. La réputation qu’on a faite à la Loire montre bien le manque de goût pour les beautés de la nature, qui caractérise le Français de l’ancien régime,