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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/283

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— Et l’on veut que j’administre ! Prenez donc la préfecture, mon cher ami. On m’ordonne de marcher, et on me coupe les jambes. Comment voulez-vous que je dirige les volontés, que j’administre ?

Savez-vous que M. Dorais, homme d’esprit, qui était préfet ici avant 1830, n’a travaillé pendant cinq ans que dans un seul but : les élections. Il avait un homme à lui dans chaque canton, qu’il comblait ; aussi ses élections furent-elles parfaites.

Voici le résumé de cinquante faits trop caractéristiques pour que je puisse les raconter, ce serait nommer les masques, et faire du scandale, ce qui me semble grossier.

Si j’avais l’honneur d’être gouvernement, je regarderais comme la plus grande de toutes les sottises d’avoir un journal à moi. Le Français, étant encore à mille lieues du génie gouvernemental, ne comprend rien à une grande mesure, ne sait que dire sur cette mesure, et bientôt n’y pense plus, à moins toutefois qu’elle ne lui soit expliquée par quelque nigaud payé qui en fait l’apologie ; alors il se met à croire exactement tout le contraire de ce que l’homme payé veut lui persuader. Il se croirait dupe s’il faisait autrement.

Malgré la triste perspective de donner de l’humeur à la moitié juste des lecteurs en parlant politique, je veux me hasarder à noter ce que je vois. Je me rappelle toujours le plaisir vif que j’eus à Londres, en découvrant dans un magnifique in-4° les fragments du voyage que Loke fit en France vers 1670. Peut-être, dans cinquante ans seulement, personne ne pourra comprendre qu’il ait pu exister une absurdité aussi forte que celle des journaux de préfecture. MM. les préfets font exactement le contraire de ce qu’ils croient faire. J’ai vu cette drôle de bévue dans dix départements au moins. Par des excitations plus ou moins adroites, les préfets forcent les communes de leurs départements à s’abonner à un journal fait par un homme à eux, qui tous les matins vient à l’ordre à la préfecture. Ce pauvre garçon est sans doute le modèle de toutes les vertus, mais quelquefois