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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/247

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Sophie, elle leur prit à chacun une main, et, forçant sa mère et sa sœur de s’emparer des mains restées libres, ils dansèrent deux ou trois rondes que Sophie (ma mère), l’espiègle, chanta au mieux et de tout l’éclat d’une des plus jolies voix qu’avait départie la nature en sa faveur. Ces excellents ecclésiastiques se prêtèrent d’autant mieux à cette danse folâtre qu’ils n’étaient gênés par aucun œil indiscret et étranger, et si, en tirant à dessein trop fort son bon oncle, la maligne petite ne l’eût fait choir tout de son long sur le tapis, où il ne se fit aucun mal, mais ne voulut plus continuer ce jeu, ils auraient dansé bien plus longtemps. Ainsi se termina cette scène, qui me rappelle par sa bonhomie, à la différence près des temps et des personnes, le bon Henri IV faisant à quatre pattes le tour de sa chambre avec son fils à cheval sur son dos, et recevant, sans se déranger, la visite d’un ambassadeur de cour étrangère. « Avez-vous des enfants, monsieur ? lui dit-il. — Oui, prince. — En ce cas, je puis continuer le tour de la chambre. »

PROPOSITION TOUT AMICALE FAITE PAR L’ÉVÊQUE DE LESCARS À ATHANASE AUGER, QUI LE REFUSA NET.

Ces deux savants, qui s’entendaient si bien, passaient presque les journées ensemble, qui ne leur paraissaient jamais si bien employées que lorsqu’ils pouvaient, par effusion, se communiquer et leurs pensées et leurs observations réciproques sur leurs travaux littéraires.

Un jour donc, que venant de deviser sur les qualités du cœur et de l’esprit, et qu’à ce sujet ils en vinrent à parler tout naturellement de l’attachement mutuel qu’ils se portaient, M. le comte de Noé dit à son grand vicaire : « Vous ne savez pas, mon cher Athanase, il me vient une idée charmante, et qui me comblera de joie si vous voulez bien y souscrire. — Quelle est-elle, monseigneur ? répondit l’abbé Auger. — Je vous ai déjà défendu, et cela expressément, de me donner ce titre lorsque