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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/240

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sement, à un beau dîner : c’étaient de riches négociants du midi de la France qui formaient ce vœu charitable. Non-seulement on est envieux d’homme à homme dans ce triste dix-neuvième siècle, non-seulement tout banquier ou négociant riche exècre M. Laffitte ; mais encore Toulouse, Bordeaux, etc., s’amaigrissent dee la prospérité de Paris. On envie à Paris : 1° ses jeux de bourse (un homme, sans qu’on le sache, sans passer pour joueur, peut se donner tous les vifs plaisirs du jeu le plus fou). 2° On envie à Paris sa rente. Il y a soixante mille parties prenantes pour la rente à Paris, disent ces messieurs, et pas quatre mille en province. Les terres ne rendent que deux et demi et avec mille peines, et l’argent placé en rentes à Paris produit quatre trois quarts. — Oui, pourraient répondre les rentiers, mais la terre donne les jouissances de vanité et vous fait capitaine de la garde nationale avec bonnet à poil. 3° Toutes les grandes affaires ne peuvent plus s’organiser qu’à Paris, on ne connaît d’exception que quelques affaires du second ordre arrangées à Lyon.

— À qui la faute ? ai-je répondu ; aux petites haines qui font déserter la province par tout ce qui peut vivre à Paris. Car, pour n’avoir pas l’air de mépriser l’attaque, j’ai été obligé de dire quelques mots assez froids. — Mais, messieurs, c’est la fable des membres révoltés contre l’estomac. Voulez-vous être un pays décousu comme l’Espagne qui n’a point de capitale, etc ? J’étais écouté par la haine frémissante. Alors je me suis donné le plaisir de désoler l’envie. — Mais, connaissez-vous Paris, messieurs ? En 1800, après un dénombrement qui ne donnait que quatre cent soixante mille habitants, le premier consul dit : La capitale de la France doit avoir cinq cent mille âmes ; et l’on imprima partout cinq cent mille. En 1837, on a compté réellement neuf cent vingt mille habitants, indépendamment des faubourgs, comme Vaugirard, les Batignolles, etc., qui, de tous les côtés, touchent à Paris. Vingt personnes riches de mon département sont venues se réfugier à Paris. C’est qu’à Paris il y a moins de haine et