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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/234

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qui apparemment travaillent sur des mémoires particuliers, de nous parler sans cesse de notre belle monarchie de quatorze siècles.

Dès le cinquième, bien longtemps avant l’affreuse barbarie du dixième, les évêques étaient à peu près les seuls magistrats. C’est ce que l’on voit dans l’histoire de cet honnête homme si sincère, Grégoire de Tours.

Le rôle des prêtres exigeait alors infiniment d’esprit ; il fallait se soutenir, sans force physique, au milieu de ces barbares souvent furieux qui ne comprenaient que la force du glaive. Les prêtres, pour établir leur empire, parlaient sans cesse de l’enfer à la partie faible de la société, aux enfants, aux femmes, aux vieillards affaiblis.

La menace vague contenue dans cette grande idée de l’enfer, base du christianisme, ne suffisant plus pour contenir les barbares furibonds de la fin du neuvième siècle, les prêtres se concertèrent et annoncèrent que le monde allait finir en l’an mille. Pour le coup, les barbares prêtèrent l’oreille.

Les dons qu’obtint le clergé furent énormes : un chef barbare donnait des milliers d’arpents au couvent voisin pour obtenir une petite place dans le ciel. Si le lecteur est en France, il peut se dire que la place sur laquelle il se trouve en lisant ceci a été donnée trois fois à l’Église. Comme on voit, dans les moments de fureur ou de nécessité, les barbares reprenaient ce que leurs femmes ou eux avaient donné lorsqu’ils voyaient de près l’enfer les menaçant de ses supplices.

« Tout ce que tu auras chevauché sur ton petit âne, dit Dagobert à saint Florent, pendant que je me baignerai et mettrai mes habits, tu l’auras en propre. Saint Florent monta en toute hâte sur son âne, et trotta par monts et par vaux, plus rapidement que ne l’aurait fait à cheval le meilleur cavalier. »

Il est évident, d’après ces grandes circonstances de l’histoire générale, qu’avant l’an 1000 on n’a pu élever en France que des édifices misérables.