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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/232

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leur valut des millions, et ils avaient le plaisir de se voir dans tous les testaments. Mais Napoléon vint ; et, quand il fut roi d’Italie, il leur joua le mauvais tour de faire achever la façade de marbre blanc de leur église : c’est le fameux Dôme de Milan. Rien au monde de plus joli.

Souvent, en France, une nef romane, et tellement solide qu’elle en est lourde, conduit à un chœur construit avec toute la légèreté et la coquetterie gothiques.

Au milieu de ces deux moitiés, disant l’une le contraire de l’autre, quelle est l’impression générale ?

L’habitude couvre tous ces contre-sens de son complaisant manteau. N’est-elle pas toute-puissante sur des Français ? Qui d’entre nous s’avise de réfléchir l’habitude[1] ? D’ailleurs il n’y a pas trente ans peut-être qu’on commence à y voir un peu clair dans ces choses-là. Qu’on on juge par une seule circonstance, la langue n’est pas encore faite. L’architecture gothique attend son Lavoisier.

Si le lecteur se trouve encore un peu de patience, après avoir dit ce que c’est que le gothique, je demande la permission d’ajouter quelques pages pour son histoire.

HISTOIRE DU GOTHIQUE.

Le septième siècle fut déjà bien barbare ; voyez les plaintes de l’historien Frédégaire :

« J’aurais désiré, dit-il dans son découragement, qu’il me restât assez de facilité d’écrire pour que je pusse être, même de loin, comme tels et tels (il nomme les écrivains qui l’ont précédé) ; mais l’on puise difficilement là où l’eau ne coule plus tous les jours. Le monde devient vieux, et c’est pourquoi la sagacité

  1. J’ai vu un jour tomber un pont sur lequel je me trouvais ; connue il n’y eut que trois personnes de tuées, aussitôt on rendit grâce à Dieu de sa bonté.