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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/200

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ŒUVRES DE STENDHAL.

là que Napoléon, qui n’avait trouvé qu’une éducation fort imparfaite, quoi qu’on en ait dit, dans les écoles militaires de Brienne et de Paris, puisa la plupart de ses opinions sur les sujets étrangers aux mathématiques ou à l’art militaire. Quelle différence pour la France et pour lui, si à Valence il avait lu Montesquieu ! L’empereur ne vit jamais que du désordre, de la sottise ou de la rébellion dans les opérations d’une assemblée délibérante. Son génie exécutant n’y vit jamais une source de légitimité pour la loi. Son admirable conseil d’État ne délibérait pas, il donnait des consultations sur le meilleur moyen d’exécuter une chose arrêtée dans la tête du premier consul.

Je vois l’église de Saint-Apollinaire, rebâtie en 1604, le buste de Pie VI, et le tombeau de la famille Mistral (nom de mauvais augure en ce pays). La maison de M. Aurel est un curieux monument de l’architecture du quinzième siècle ; le peuple aime beaucoup les quatre énormes têtes de la façade qui représentent les quatre vents.

Je fais librement la conversation avec plusieurs hommes du peuple. Ce qui ailleurs est pour moi une corvée si pénible, cultiver en passant le correspondant de la maison, me manque bien ici.

Cette vie morale du Midi, qui m’entoure depuis quelques heures, me plonge dans une douce quiétude ; elle jette comme un voile à demi transparent sur les trois quarts des petits soucis qui, à Paris, me font songer à eux, et l’absence de ces soucis fait le bonheur parfait. Je ne m’inquiète de rien.

Je jouis de la vie ; en me promenant sur les bords du Rhône, Je m’arrête sous un saule magnifique.

Rien n’est de plus mauvais goût, je le sais, que d’expliquer la mode de son vivant, c’est presque ne pas la suivre ; mais je ne demande rien à la société de Paris. Bientôt je serai en Amérique, et, si l’on me poussait, je donnerais cette explication à ce siècle spéculateur : à quoi bon flatter les salons puissants, si je ne leur demande rien ?