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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/193

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Il ne rentre qu’à dix heures, enragé contre lui-même, et pensant bien que la surprise serait pour une autre fois. Mais point, il trouve le jeune homme profondément endormi dans son lit, et il n’était pas seul. Le mari furieux lui porte un coup d’épée qui traverse les deux joues. Le dormeur est réveillé par le froid de l’épée qui passait sur sa langue. Une personne intéressée, qui se trouvait tout près, saisit l’épée au moment où l’époux la retirait pour en lancer un second coup mieux dirigé dans la poitrine du coupable. Celui-ci passe sous le bras de l’offensé et arrive dans la rue dans le plus simple appareil.

Un autre jeune homme de cette ville du Midi a été plus héroïque : pour sauver l’honneur d’une femme qu’il adorait, il a entrepris de descendre d’un cinquième étage à l’aide d’un seul drap de lit ; ce qui veut dire qu’il a sauté sur le pavé de la hauteur d’un quatrième : il s’est cassé les deux jambes. Une laitière passait à cinq heures du matin ; il lui a donné de l’argent, et s’est fait transporter à cinq cents pas plus loin sous les fenêtres d’une auberge. Le jeune homme est resté extrêmement boiteux ; ce qui est singulier, c’est qu’on l’aime encore.

Plusieurs petits villages du Dauphiné, fort laids et situés dans la plus désolée des plaines, ont conservé les noms des pierres milliaires voisines ; ce sont Septème, Oytier, Dièmos[1].

Je passe le joli pont suspendu, et me voici à Sainte-Colombe, vis-à-vis Vienne : il y a sur le bord du Rhône une vieille tour carrée du moyen âge, qui donne de la physionomie à tout le paysage. Mais ce n’est pas pour cette tour que je suis venu à Sainte-Colombe ; je désirais voir les célèbres statues découvertes par madame Michoud. Cette dame est probablement veuve ou parente d’un M. Michoud, célèbre juge de la cour royale de

  1. Le savant Millin, que je devrais citer souvent, écrit mal les noms de ces villages, tome II, p. 25, de son Voyage dans les départements du Midi, où l’on voit déjà la réaction impériale en faveur de l’autorité du monde qui s’est le mieux moquée de Napoléon.