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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/171

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Le cas est un peu différent pour la peinture ; la France a produit Lesueur et Prudhon, et parmi nous Eugène Delacroix : l’on n’y est donc pas totalement privé de quelque lueur de goût naturel pour cet art. Ou y juge les tableaux un peu par soi-même, quand toutefois l’Académie ne leur ferme pas l’entrée du Louvre. Aussi le Jugement dernier de Michel-Ange, tolérablement copié par M. Sigalon, et qu’on a exposé en août 1857, n’a-t-il obtenu aucune espèce de succès. Si le peintre, auteur de la fresque, eût été inconnu, le Jugement eût été sifflé. Rien de plus simple ; le Français aime les petites miniatures bien léchées et spirituelles.

Dans cette même église des Petits-Augustins, où l’on voit un grand homme exposé aux barbares, on a placé, dans un coin, le plâtre d’un buste de Michel-Ange, fait, je pense, vers 1560. Si vous voulez voir la différence des génies français et italien, allez au musée du Louvre ; à six pas de la porte, en entrant, vous trouvez un buste français de Michel-Ange. C’est un tambour-major qui se fâche. Il est contre le génie des Français de reconnaître l’idée qu’ils se font de Michel-Ange, et de l’importance qu’il devait se donner, dans l’homme mélancolique et simple de l’église des Petits-Augustins.

Les Français, qui parlent avec grâce de tout ce qu’ils savent et de tant de choses qu’ils ne savent pas, ne tombent dans la sottise que lorsqu’ils font de l’esprit sur la musique. Par un hasard malheureux, c’est au moment où ils dogmatisent le plus hardiment qu’ils donnent les marques les plus claires de leur totale impéritie et insensibilité.

Les Français voient fort bien qu’ils ne trouvent rien à dire à la première représentation d’un opéra nouveau ; par vanité ils cherchent à faire leur éducation musicale, mais le sentiment intérieur manque toujours. Les Lyonnais font venir une troupe italienne qui va débuter incessamment. Ils applaudiront les tenues trop prolongées de madame Persiani.

M. de Jo., l’homme de Lyon qui a peut-être la plus grande réputation d’esprit, me disait hier soir d’un air de triomphe :