Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/166

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
162
ŒUVRES DE STENDHAL.


— Lyon le 4 juin.

Une chose m’attriste toujours dans les rues de Lyon, c’est la vue de ces malheureux ouvriers en soie ; ils se marient en comptant sur des salaires qui tous les cinq ou six ans manquent tout à coup. Alors ils chantent dans les rues : c’est une manière honnête de demander l’aumône. Ce genre de pauvres dont j’ai pitié me gâte absolument la tombée de la nuit, le moment le plus poétique de la journée ; c’est l’heure à laquelle leur nombre redouble dans les rues. En 1828 et 29, je vis les ouvriers de Lyon aussi bien vêtus que nous, ils ne travaillaient que trois jours par semaine, et passaient gaiement leur temps dans les jeux de boules et les cafés des Brotteaux.

Un gouvernement courageux pourrait exiger du clergé de Lyon de ne pas pousser les ouvriers pauvres au mariage. On agit dans le sens contraire, on ne prêche autre chose au tribunal de la pénitence.

Ces ouvriers de Lyon fabriquent des étoffes admirables d’éclat et de fraîcheur, dans la chambre qu’ils habitent entourés de toute leur pauvre famille. Toute la journée, le plus jeune associé des maisons de soieries de Lyon court de chambre en chambre (on compte quinze mille de ces ateliers), et paye ces ouvriers selon le degré d’avancement de leur ouvrage ; ce faisant, cet associé gagne six mille francs par an. Lui, sa femme et ses enfants en mangent cinq mille, et ils mettent de côté mille francs, qui, après quarante ans de travail, deviennent cent mille. Alors le père de famille se retire dans quelque maison de campagne, à quatre ou cinq lieues de sa patrie. Mais si au milieu de cette vie si tranquille il survient une émeute, le Lyonnais se bat comme un lion. Cette vie douce, prudente, égale, sans nouveauté aucune, qui me ferait mourir infailliblement au bout d’une couple d’années, enchante le Lyonnais. Il est amoureux de sa ville. Il parle avec enthousiasme de tout ce qu’on y voit. C’est ainsi que l’on vient de me conduire à une merveille, c’est une salle située quai