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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/150

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ŒUVRES DE STENDHAL.

chevalier de Saint-Vernange, nom qu’il a pris sans doute dans quoique vaudeville. Sainnt-Vernange a trente ans ; c’est le plus bel homme qu’on puisse voir ; il a accroché la croix dans la garde nationale, je pense ; du reste, il est brave, comme si cette chose nommée la mort n’existait pas. Mais, ce qui est drôle, on pense qu’il est comme M. de Caylus : il n’a point d’âme. C’est ce qui le rend impayable. On verra peu après la preuve de cette grande vérité.

L’idéal de la vie pour Saint-Vernange, c’est d’assister à un souper gai, avec du vin de Champagne, des femmes aimables et des hommes d’esprit qui font des contes.

Quand Saint-Vernange obtint la croix, il s’appelait Picardin. Naturellement, il a douze cents francs de rente, et il vivotait avec un petit emploi de cent louis dans les bureaux d’une des municipalités de Paris, quand il rencontra Brémont dans un duel. Ils se plurent. Brémont voulait souper trois ou quatre fois la semaine, Picardin arrangeait les soupers. Ce nom parut ridicule à Brémont, et son ami s’appela Saint-Vernange.

Dans une partie de plaisir à la Malmaison, je crois, un roulier insolent cherche à écorcher la calèche neuve de Brémont. Saint-Vernange saute à terre, esquive les coups de fouet du roulier, et le rosse au point de lui faire demander grâce. Saint-Vernange était un admirable professeur de savate, et n’en avait jamais parlé. À déjeuner, Saint-Vernange avait soin de dire à Brémont : Le soleil se couche ce soir à six heures vingt et une minutes. Comme Brémont a des jugements, sans une nécessité absolue il ne sort pas avant le coucher du soleil.

Brémont part pour Marseille ; Saint-Vernange quitte emploi, famille, s’il en a, et toute affaire sérieuse, pour suivre Brémont qui l’appelle son Pétrone, depuis qu’un jour Saint-Vernange s’est embrouillé en voulant citer Pétrone. Jamais ces deux êtres ne se sont dit un mot sérieux. La position de Saint-Vernange s’est faite peu à peu comme les bonnes constitutions, à mesure des besoins, il fait faire les malles sous ses yeux par les domes-