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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/110

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ŒUVRES DE STENDHAL.

mande (il conte l’anecdote, aujourd’hui si vulgaire. Suicide par amour), la petite Claire, la Paisible, etc., etc.

C’est, je pense, dans les environs de ce pays-ci, qui probablement s’appelle Neuville, que la femme que je respecte le plus au monde avait un petit domaine. Elle comptait y passer tranquillement le reste de ses jours, quand la révolution appela aux affaires tous les hommes capables, et les ministres comme Rolland remplacèrent les ministres comme M. de Calonne.

J’ai passé deux heures fort agréables, et pourquoi rougir et ne pas dire le mot ? deux heures délicieuses dans les chemins et sentiers le long de la Saône ; j’étais absorbé dans la contemplation des temps héroïques où madame Rolland a vécu. Nous étions alors aussi grands que les premiers Romains. En allant à la mort, elle embrassa tous les prisonniers de sa chambrée qui étaient devenus ses amis ; l’un d’eux, M. R…, qui me l’a raconté, fondait en larmes.

— Eh quoi ! Reboul, lui dit-elle, vous pleurez, mon ami ? quelle faiblesse ! Pour elle, elle était animée, riante ; le feu sacré brillait dans ses yeux.

— Eh bien, mon ami, dit-elle à un autre prisonnier, je vais mourir pour la patrie et la liberté ; n’est-ce pas ce que nous avons toujours demandé ?

Il faudra du temps avant de revoir une telle âme !

Après ce grand caractère sont venues les dames de l’empire, qui pleuraient dans leur calèche au retour de Saint-Cloud, quand l’empereur avait trouvé leurs robes de mauvais goût ; ensuite les dames de la restauration, qui allaient entendre la messe au Sacré-Cœur pour faire leurs maris préfets ; enfin les dames du juste-milieu, modèles de naturel et d’amabilité. Après madame Rolland, l’histoire ne pourra guère nommer que madame de la Valette et madame la duchesse de Berry.

En suivant ces collines ombragées et charmantes qui bordent la Saône, je montais à tous les bouquets d’arbres qui me semblaient dans une situation pittoresque. Je pensais à la nuit que