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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/49

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échappé jusqu’à ce moment du jugement des hommes impartiaux, tout semblait disposé pour favoriser l’invasion de l’ennemi, et pour neutraliser le patriotisme si dévoué des Dauphinois ; leur bouillante indignation se manifesta bientôt par le cri de trahison ! hautement articulé. Beyle repoussa longtemps une accusation qui lui semblait absurde. Cependant, quelques doutes s’étant élevés dans son esprit, sur l’efficacité des moyens administratifs et militaires employés pour repousser l’ennemi, il voulut juger, par lui-même, de l’état des choses, et se rendit, vers le milieu du mois de mars, à l’armée d’avant-garde, bivouaquée à Carouge. Elle se composait de dix mille hommes de toutes armes, chargés d’observer les Autrichiens occupant Genève et la rive droite de l’Arve. J’étais du voyage.

Beyle et moi, nous occupions la même chambre à Carouge, lorsque, le lendemain de notre arrivée, nous fûmes réveillés au point du jour par un fracas étrange, dans le galetas au-dessus de cette chambre : c’était un boulet de canon autrichien, qui était venu se loger dans la toiture de notre auberge.

Beyle rencontra les meilleures dispositions chez l’un des deux généraux de division placés à la tête de notre petite armée, le comte Dessaix. L’autre général, au contraire, celui qui, par ancienneté de grade, avait le commandement en chef, ne possédait pas au même degré cette chaleur qui animait le brave DessaLx, digne du grand homme dont il portait presque le nom. Le commandant supérieur se tenait à l’écart et se montrait peu aux soldats. « C’est le médecin Tant mieux et le médecin Tant pis, » me disait Beyle.

L’objet de sa mission était rempli, il quitta Carouge après un séjour de trente-six heures, et retourna à Grenoble, auprès du commissaire extraordinaire. Puis se rappelant le serment qu’il avait prêté à l’Empereur, il sollicita et obtint la permission de revenir à Paris. Son intention était de soumettre, directement à Napoléon, ses observations sur l’insuffisance des mesures adoptées pour la défense de la Savoie et du Dauphiné ; mais ce zèle fort louable fut en pure perte : il trouva les Cosaques à Orléans, et entra à Paris le 1er avril