Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/15

Cette page a été validée par deux contributeurs.


publier cette notice, dernier devoir dont j’avais à m’acquitter. Se défiera-t-on de mon témoignage ? Sera-t-on fondé à me récuser ? Je dirai, avec franchise, qu’assurément je ne voudrais pas nuire, mais que je n’ai pas l’intention de flatter. On peut promettre d’être sincère, sans avoir la certitude d’être complètement impartial.

Marie-Henri Beyle naquit à Grenoble, département de l’Isère, le 23 janvier 1783, de parents que leurs opinions et leur condition rangeaient parmi ceux que, dans la langue du temps, on appelait aristocrates. Sans être nobles, les membres de sa famille fréquentaient habituellement la noblesse, et en avaient contracté les manières. Ils se trouvaient à la tête de la haute bourgeoisie ; ils avaient pour amis Mounier et Barnave.

Parmi leurs relations de société, je me rappelle, entre autres, de madame de M*** ; cette femme, boiteuse, riche, d’un esprit assez distingué, et de mœurs tellement équivoques, qu’on a pu dire, dans le temps, que c’était elle que Choderlos de Laclos s’était proposée pour modèle de sa marquise de Merteuil, des Liaisons dangereuses. Sans doute il faut croire que ce fut une abominable calomnie que de lui trouver de la ressemblance, quelque faible qu’elle pût être, avec ce type du génie infernal le plus odieux. Quoi qu’il en soit, madame de M***, dont Beyle me citait de temps en temps des particularités, est morte à Grenoble, en 1822, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, et à la fin d’une soirée où nombreuse société se trouvait réunie dans son salon.

M. Beyle père, avocat considéré au parlement de Grenoble, avait épousé, le 16 août 1781, la fille aînée de M. Gagnon, médecin, qui passait, à juste titre, pour l’homme le plus lettré de la ville, et qui en était certainement l’un des habitants les meilleurs et les plus distingués. Cet homme, aimable, indulgent et d’un caractère un peu faible, adorait son petit-fils Henri, enfant de la fille chérie qui lui fut enlevée à trente-trois ans, en 1791.

Beyle pensait que les Gagnon étaient originaires d’Italie ; sa grand’tante Élisabeth le lui avait laissé entendre, plutôt qu’elle ne le lui avait dit. L’émigration pouvait remonter au grand-père du grand-père de mademoiselle Élisabeth, c’est-