Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1873, tome 12.djvu/97

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— ingrate, sauvage, inhumaine créature ! — toi qui portais la clef de tous mes secrets, — qui connaissais le fond même de mon âme, — qui aurais presque pu battre monnaie avec ma personne, — si tu avais voulu m’exploiter pour ton usage ! — est-il possible que l’or de l’étranger — ait tiré de toi une étincelle de mal — capable seulement de heurter mon doigt ? Le fait est si étrange — que, bien qu’il ressorte aussi grossièrement — que du noir sur du blanc, mes yeux se refusent presque à le voir. — La trahison et le meurtre, marchant toujours ensemble, — comme une paire de démons voués à une mutuelle assistance, — collaborent toujours pour des motifs si grossièrement naturels, — que la surprise ne se récrie pas devant leur œuvre. — Mais toi, contre toute logique, tu as fait suivre — par l’étonnement la trahison et le meurtre. — Quel que soit l’astucieux démon qui t’a entraîné si absurdement, — il a dans l’enfer la palme de l’excellence. — Les autres démons, instigateurs de trahisons, — expédient et bâclent une damnation — avec des lambeaux de prétextes et avec des formes parées — d’un faux éclat de vertu. — Mais celui qui t’a séduit et t’a fait marcher — ne t’a donné d’autre mobile, pour commettre la trahison, — que l’honneur d’être qualifié traître ! — Si ce même démon qui t’a ainsi dupé — parcourait l’univers de son allure léonine, — il pourrait, en rentrant dans le vaste Tartare, — dire aux légions d’en bas : « Jamais je ne pourrai gagner — une âme aussi aisément que celle de cet Anglais ! » — Oh ! de combien de soupçons tu as empoisonné — la douceur de la confiance ! Un homme a-t-il la mine loyale ? — Eh bien, tu l’avais aussi. A-t-il l’air grave et instruit ? — Eh bien, tu l’avais aussi ! Est-il d’une noble famille ? — Eh bien, tu l’étais aussi ! A-t-il l’air religieux ? — Eh bien, tu l’avais aussi ! Est-il sobre de régime, — exempt de passions