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minge et Condell ont contrevenu à l’intention formelle de l’auteur de Henry IV, faussé sa pensée et introduit dans son œuvre un élément de division et de trouble. Du reste, il faut le reconnaître, ce n’est pas sans une certaine perplexité qu’ils ont fait cette insertion hasardeuse : car, ainsi que le prouve l’inscription officielle au registre du Stationres’ Hall (dépôt de la librairie), ils comptaient d’abord publier, comme la troisième partie de Henry VI, la pièce même qu’ils ont définitivement donnée comme la première dans l’in-folio de 1623. Je comprends bien que les éditeurs aient hésité à placer une pièce historique ayant pour catastrophe principale un événement survenu en 1453, — la mort de Talbot, — avant une autre pièce historique commençant par un fait accompli en 1445, — le mariage de Henry VI avec Marguerite d’Anjou. Mais l’hésitation même qu’ils ont témoignée démontre évidemment que l’auteur ne leur avait laissé aucune indication qui pût les guider dans cette classification arbitraire. Laissons donc aux éditeurs de l’in-folio posthume de 1623 la responsabilité d’une publication que Shakespeare n’avait pas prévue, qu’il n’avait pas autorisée, et que, vivant, il eût certainement désavouée.

Trop longtemps cette publication de première partie de Henry VI a pesé sur la mémoire du poëte. Trop longtemps elle a fait ombre à une gloire si belle et si pure. Trop longtemps, nous autres Français, nous avons eu contre l’auteur d’Othello ce douloureux et amer grief que nous aurons à jamais, hélas ! contre l’auteur de Zaïre : il a insulté la Pucelle, il a jeté l’opprobre sur l’héroïne sacrée qui ressuscita notre patrie, il a souillé la vierge en qui vécut la France ! Croyez-le bien, si, du fond de la tombe où il repose depuis tantôt deux siècles et demi, Shakespeare pouvait faire entendre sa voix, il s’écrierait :