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troupe, une pièce primitivement composée par quelqu’un de ses adversaires littéraires pour le bénéfice d’une compagnie rivale. Il reprit donc en sous-œuvre le drame populaire qu’on lui livrait, et y fit quelques additions pour le rattacher tant bien que mal aux deux autres drames déjà revisés par lui. C’est ainsi qu’il y intercala, comme préambule à la guerre des deux Roses, la scène du jardin du Temple où se querellent Somerset et Plantagenet, et, comme prologue aux amours adultères de Marguerite d’Anjou, la scène où la princesse est enlevée par Suffolk. Mais ces retouches toutes superficielles ne réussirent qu’incomplètement à établir l’accord entre les trois pièces qu’il fallait ressouder. Malone à relevé plusieurs contradictions entre le récit de la première partie de Henry VI et le récit des deux autres parties. La plus frappante est relative au roi lui-même, qui, dans la première partie, est censé avoir atteint l’âge de raison avant la mort de son père et, dans la seconde, est présenté justement comme ayant succédé à Henry V dès l’âge de neuf mois.

Que le jeune William, en se chargeant ainsi de refaire les œuvres de ses devanciers, se soit attiré leur haine, rien ne doit sembler plus naturel. Les vétérans du théâtre anglais, jusqu’alors habitués à recueillir tous les succès, devaient voir avec colère autant qu’avec envie ce nouveau venu qui avait à la fois l’audace et le talent de les corriger. Je ne suis donc nullement surpris de toutes les insultes que le vieux Robert Greene prodigue à cet insolent réformateur dans un pamphlet publié en 1592, Groat’s Worth of wit : il accuse William d’orgueil et d’outrecuidance, il le qualifie de parvenu, il le dénonce comme un corbeau paré de nos plumes, comme un cœur de tigre enveloppé dans la peau d’un comédien ! Certes Shakespeare devait s’attendre à toutes ces fureurs, et je crois qu’il comprenait trop bien la faiblesse humaine pour ne