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sentèrent treize fois au théâtre de La Rose une pièce historique intitulée Henry VI. Or la troupe qui opérait sous la direction de Honslowe et sous le patronage de lord Strange, faisait depuis quinze ans concurrence à la troupe dont Shakespeare était membre, et qui occupait la scène de Blakfriars, sous le patronage du lord chambellan. Les rivaux de Shakespeare, Greene et Marlowe, travaillaient spécialement pour la troupe de lord Strange : dans le courant de la même année 1591, elle jouait trois ouvrages du premier, Frère Bacon, Roland Furieux et le Miroir de Londres, et deux ouvrages du second : le Juif de Malte et Tamerlan. Quelle était donc cette pièce historique de Henry VI, qui (succès alors considérable) faisait ainsi treize recettes consécutives au théâtre de La Rose ? Un passage d’une brochure d’un certain Thomas Nashe, publiée en 1591, va nous donner sur ce point quelques explications : « Quelle joie c’eût été pour le brave Talbot, la terreur des Français, de penser qu’après avoir été couché deux cents ans dans la tombe, il triompherait derechef sur la scène, et aurait ses os embaumés à nouveau par les larmes de dix spectateurs au moins qui, à diverses reprises, croiraient le voir saigner fraîchement sous les traits du tragédien chargé de le représenter ! [1] » Ainsi, en rapprochant cet extrait de l’opuscule de Nashe de la mention faite par Henslowe, nous apprenons qu’il existait, vers la fin du seizième siècle, un drame historique, ayant pour titre Henry VI, représenté avec un succès constant par une compagnie rivale de la compagnie de Shakespeare, et que ce drame avait pour principal personnage John Talbot, le héros des guerres de France, et pour principale catastrophe la mort touchante de ce capitaine. Presque tous les commentateurs sont au-

  1. Pierce Pennilesse, his supplication to the Devil, 1591.