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l’aplomb le plus superbe, il travestira en succès les revers les plus signalés essuyés par les Anglais. S’il est un fait illustre dans l’histoire, c’est la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc. Les chroniques d’outre-Manche reconnaissent elles-mêmes que l’armée britannique qui assiégeait la place fut obligée de s’enfuir devant la prodigieuse guerrière. Eh bien, comment l’auteur de Henry VI se tire-t-il de ce mauvais pas ? Il nous montre Jeanne entrant en effet dans Orléans, après avoir repoussé les troupes de Talbot ; mais dès qu’elle y a pénètré, quand les Français sont dûment endormis dans une sécurité stupide, il imagine un stratagème sauveur : des échelles sont apportées par les Anglais tout à coup ralliés, et posées nuitamment contre le mur de la place : sur quoi Talbot et Bedfort s’élancent à l’escalade, sautent dans la ville, surprennent la Pucelle et tous les chefs de l’armée française, que nous voyons s’enfuir en chemise, et restent maîtres du champ de bataille. Si bien que, grâce à l’ingénieux auteur, la délivrance d’Orléans par la Pucelle a pour conclusion la prise d’Orléans par les Anglais ! Les Français, si prompts au sauve-qui-peut, sont voués à une perpétuelle défaite : excepté devant Bordeaux, où lâchement ils écrasent Talbot sous leur nombre, ils sont constamment mis en déroute : battus à Rouen, battus devant Angers, battus partout. Aussi, après cette longue série de revers, est-on tout stupéfait d’apprendre que le Dauphin a repris la moitié de la France, et l’on se demande par quel miracle tant de désastres ont pu avoir un tel dénoûment !

Si dans la première partie de Henry VI nous ne reconnaissons pas le génie de l’auteur de Henry V, y retrouvons-nous son style ? Pas davantage. Où donc est cette forme si colorée, si variée, si puissante que nous admirions naguère ? L’expression est généralement prosaïque et terne, sans relief et sans éclat. Ce vers si libre et