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une pensée généreuse. L’auteur en effet a hâte, le combat terminé, de supprimer tout élément de discorde entre les deux peuples si longtemps rivaux. Attentif à fermer la plaie béante, il se garde bien de revendiquer pour ses compatriotes d’Angleterre un triomphe qui est pour ceux de France une désastreuse humiliation. Le conquérant d’Azincourt, ce n’est pas Henry V, c’est Dieu ! Pourquoi donc alors garderions-nous rancune à l’Angleterre d’un succès qu’elle ne s’attribue pas ? C’est sous l’empire de la même préoccupation conciliatrice que l’auteur élimine de son drame les plus douloureuses péripéties de cette guerre d’invasion. En dépit de l’histoire, il conclut la paix immédiatement après la bataille d’Azincourt. Il relègue dans l’oubli la lente et terrible réduction de la Normandie, l’assaut de Caen, de Falaise, de Vire, l’épouvantable siége de Rouen et le supplice trop mémorable d’Alain Blanchard. Il rature tous ces incidents sinistres, le complot de Perrinet Leclerc, les massacres de Paris, l’assassinat de Jean sans Peur au pont de Montereau. Le traité de 1420, qui fut la conséquence de ce crime et le premier effet du ressentiment de Philippe de Bourgogne contre le fils de Charles VI, est présenté dans le drame comme le résultat direct de la bataille d’Azincourt. À peine Henry a-t-il quitté le champ funèbre que, par une brusque transition, nous le retrouvons à la cour de France, adressant à la princesse Catherine une déclaration d’amour :

— Très-charmante Catherine, mettez de côté ces virginales rougeurs ; révélez les pensées de votre cœur avec le regard d’une impératrice ; prenez-moi par la main et dites : Henry d’Angleterre, je suis à toi. Tu n’auras plus tôt ravi mon oreille de ce mot que je répondrai bien haut : l’Angleterre est à toi, l’Irlande est à toi, la France est à toi, et Henry Plantagenet est à toi ! Et ce Henry, j’ose le dire en