Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1873, tome 12.djvu/48

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dont il est le représentant, dans un hasard décisif, il se rappelle le forfait commis il y a quinze ans. La vision du misérable roi assassiné dans le donjon de Pomfret vient de traverser son souvenir. Henry a tout fait pour expier le crime de son père : il a solennellement élevé à la victime un monument expiatoire ; il lui offre encore des prières et des larmes ; mais la réparation est-elle suffisante ? Le ressentiment de cette âme outragée est-il bien apaisé ? Est-on sûr qu’au moment suprême, elle ne se liguera pas avec les forces ennemies ? Doute gros d’anxiétés. Dans le monde qu’a célébré Shakespeare, les esprits des assassinés reviennent parmi les vivants avec une terrible opiniâtreté. C’est l’ombre du vieil Hamlet qui retourne contre la poitrine de Claudius la lame vengeresse du jeune prince de Danemark. Ce sont les ombres de Duncan et de Banquo qui font marcher contre Macbeth la forêt de Birnam. Ce sont les ombres des enfants d’Édouard qui désarçonnent Richard à Bosworth. C’est l’ombre de César qui précipite Brutus à Philippes. Henry V va-t-il donc se heurter à Azincourt contre cette animosité spectrale ? C’est déjà bien assez d’affronter, un contre cinq, la grande armée française. Faut-il qu’il ait affaire en outre à cet adversaire invulnérable, le fantôme de Richard II ? Les mains jointes, Henry invoque contre la puissance néfaste du mort l’omnipotence providentielle : — Ô Dieu des batailles ! retrempe les cœurs de mes soldats, défends-les de la crainte, ôte-leur la faculté de compter, si le nombre de nos adversaires devait leur enlever le courage… Pas aujourd’hui, mon Dieu ! Oh ! ne songe pas à la faute commise par mon père ! J’ai fait inhumer le corps de Richard, et j’ai versé sur lui plus de larmes contrites que la violence ne lui a tiré de gouttes de sang. J’entretiens annuellement cinq cents pauvres qui, deux fois par jour,