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brave flotte éventant le jeune Phébus avec de soyeux pavillons. Mettez en jeu votre fantaisie, et qu’elle vous montre les mousses grimpant à la poulie de chanvre ; entendez le coup de sifflet strident qui impose l’ordre à tant de bruits confus ; voyez les voiles de fil, soulevées par le vent invisible et pénétrant, entraînant à travers la mer sillonnée les énormes bâtiments qui refoulent la lame superbe. Oh ! figurez-vous que vous êtes sur le rivage et que vous apercevez une cité dansant sur les vagues inconstantes : car telle apparaît cette flotte majestueuse qui se dirige droit sur Harfleur. Suivez-la, suivez-la. Accrochez vos pensées à l’arrière de ces navires, et laissez votre Angleterre, calme comme l’heure morte de minuit, gardée par des grands-pères, des marmots et de vieilles femmes… À l’œuvre, à l’œuvre les pensées, et quelles vous représentent un siége ! Voyez l’artillerie sur ses affûts ouvrant ses bouches fatales sur l’enceinte d’Harfleur… L’agile artilleur touche de son boute-feu le canon diabolique, et devant lui tout s’écroule. »

Le coup de canon annoncé par l’épopée retentit dans le drame. Harfleur la normande est enfermée dans un cercle de fer. Toutes les races de la patrie britannique sont confondues dans l’armée assiégeante : l’Irlande est représentée par Macmorris, l’Écosse par Jamy, le pays de Galles par Fluellen. Grâce au verbiage de ces divers personnages, le camp de Henry V semble la tour de Babel des patois insulaires. Chacun y jargonne l’anglais avec l’accent du terroir, qui avec l’hiatus de Ben-Lomond, qui avec le zézaiement de Donegal, qui avec le grasseyement de Caernarvon. La palme du charabias revient au Gallois. Rien de plus amusant que l’imperturbable aplomb avec lequel Fluellen écorche la langue de Shakespeare. Du reste, quel personnage fantastique et original que ce