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nous a livrés à la furie de l’épée de la France. — Où est John Talbot ?… Arrête-toi, et reprends haleine, — je t’ai donné la vie, et je viens de t’arracher à la mort.


JOHN.

— Ô toi, deux fois mon père, je suis deux fois ton fils ! — C’en était fait de la vie que tu m’avais donnée, — lorsque, avec ta martiale épée, en dépit du destin, — tu as assigné un nouveau terme à mon existence condamnée.


TALBOT.

— Quand ton épée a fait jaillir l’étincelle du cimier du Dauphin, — le cœur de ton père s’est enflammé du fier désir — d’obtenir la victoire au front hardi. Alors ma vieillesse de plomb, — vivifiée par une ardeur juvénile et une rage belliqueuse, — a fait reculer Alençon, Orléans, Bourgogne, — et t’a soustrait à l’orgueil de la France. — Le fougueux bâtard d’Orléans avait fait couler — ton sang, mon enfant, et avait eu la virginité — de ta première lutte ; je l’ai attaqué soudain, — et, dans l’échange des coups, j’ai vite fait jaillir — son sang bâtard ; puis dédaigneusement, — je lui ai dit : Ton sang impur, vil — et infâme, je le fais couler, — chétif et misérable, en retour de mon sang pur — que tu as tiré de Talbot, mon brave enfant. — À ce moment je comptais anéantir le Bâtard, — quand un puissant renfort est venu à sa rescousse. Parle, suprême souci de ton père, — n’es-tu pas fatigué, John ? Comment te trouves-tu ? — Veux-tu quitter le champ de bataille et fuir, mon enfant, — maintenant que tu es sacré fils de la chevalerie ? — Fuis pour venger ma mort, quand je serai mort ; — l’aide d’un seul bras ne m’est guère utile. Oh ! c’est trop de folie, je le sais bien, — de hasarder nos deux existences sur une si frêle barque. — Si je ne succombe pas aujourd’hui à la rage des Français, — je succomberai demain à l’excès de l’âge. — Ils ne gagnent rien