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grâce à une vue supérieure, il apercevait à l’extrême horizon de l’avenir.

Cependant la guerre d’influence qu’Essex faisait aux ministres aurait pu durer longtemps, sans un incident imprévu qui précipita le dénoûment. Au mois de juin 1598, une altercation éclata, en présence de la reine, entre le favori et le secrétaire d’État Cecil, à propos des affaires d’Irlande. La reine intervint et, comme toujours, prit parti pour le ministre. Essex dépité eut un mouvement d’impatience et tourna le dos à sa maîtresse. Sur quoi Élisabeth furieuse courut à lui, et de sa main royale lui appliqua en plein visage un vigoureux soufflet. Le comte, tout étourdi de ce brusque outrage, porta instinctivement la main à son épée. Un des seigneurs présents, qui tenait pour le ministère, lord Nottingham, feignit de voir dans ce geste machinal une menace contre Sa Majesté, et repoussa violemment le comte, qui sortit de la salle avec fracas. Cette scène fit scandale, non-seulement à la cour, mais dans toute l’Angleterre. On ne parlait partout que de la rupture violente entre la reine et le favori. Les ennemis du comte se réjouissaient déjà de sa chute. Mais ils se réjouissaient trop tôt. Ce n’était qu’une querelle d’amoureux. Élisabeth, bientôt radoucie, se laissa raccommoder avec le comte par le vénérable chancelier Egerton, et Essex triomphant reparut à la cour, après plusieurs mois de bouderie. Cette réconciliation inattendue mit les ministres aux abois. Que faire ? Quel expédient trouver, quel moyen imaginer pour écarter cet adversaire redoutable qui avait pu impunément blesser la reine à l’orgueil ? Les circonstances offrirent au cabinet le prétexte qu’il cherchait. La situation de l’Irlande était devenue vraiment alarmante. L’Angleterre était épuisée par cette guerre de buissons qui en une seule année lui avait dévoré vingt mille hommes et 300,000 livres. Sir