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Le droit pour chacun de choisir sa croyance, ce droit placé en tête du code futur par la philosophie révolutionnaire, ce droit dont le triomphe encore attendu inaugurerait un monde nouveau, ce droit était reconnu, salué, invoqué même par Essex. Mais comment cette idée toute moderne avait-elle pu venir à l’esprit d’un favori de reine, d’un homme de cour, d’un homme d’épée, d’un homme du passé ? Comprenez-vous l’affranchissement des âmes réclamé par la même bouche qui disait des mots d’amour à la despotique Élisabeth ? Énigme étrange. De quel génie Essex était-il l’écho ? Quel prophétique conseiller lui avait révélé le principe même de l’avenir ? Quelle voix mystérieuse lui avait soufflé ce cri inouï : liberté de conscience ? Peut-être la solution du problème est-elle dans le rapprochement de ces trois noms : Essex–Southampton–Shakespeare. Il est certain que l’amitié de Southampton formait un trait d’union entre le poëte et le favori ; elle comblait l’énorme intervalle social qui les séparait ; et la pensée de l’un n’avait, pour parvenir à l’autre, qu’une confidence à franchir.

Quoi qu’il en soit de cette hypothèse, il y avait entre Shakespeare et Essex communauté de vues autant que communauté d’affections. Le grand principe de tolérance, qui trouvait dans l’œuvre de l’un son symbole idéal, trouvait dans les professions de foi de l’autre un commencement d’expression politique. Et ainsi s’expliquent tout naturellement les vœux que l’auteur de Henry V faisait publiquement pour le succès d’Essex. De ce triomphe, souhaité par un peuple opprimé et par toutes les sectes persécutées, Shakespeare devait espérer une réaction contre l’implacable régime qui depuis tant d’années désolait l’Angleterre ; il devait y voir un progrès vers le mieux, une sortie de l’Égypte despotique, une direction vers cette terre promise de la liberté que,